Passage (Atlantique Sud, Novembre 1990)

JP d Argonaute III le 06/03/2004

Le passage en Atlantique Sud par Jean-Pierre d'Argonaute III en 1990 ... Haletant !


Chapitre I

passage atlantique sud novembre 1990 Passage (Atlantique Sud, Novembre 1990)

Tiens, va bien falloir que je remette un petit coup au tangon. Nuit venteuse, immense, profonde. Les risées âpres bousculent, avivent l’éclat des étoiles. Des scintillements aiguisés, proches et pénétrants, presque introspectifs… Un frisson m'électrise, j’ai pré-senti comme un regard goguenard, malicieux peut-être. Comme cet éclat dans le regard des filles qui plissent leurs yeux: « eh bien t’as l’air malin, maintenant ». Partout dessus, derrière ça scintille; autour ça phosphore, ça pétille, des étoiles dessus, dessous, autour. Les bourrasques taquinent le petit yankee, le saupoudrent de milles étoiles vivantes.

L’appel sec de la bordure nerveuse, comme un petit claquement de fouet lorsque la risée le touche. Comme une bord d’attaque de spi. En plus énergique, plus sec, plus fréquent. Comme une supplique :

« Jean-pierre, bouges-toi, donne trois petits tours au hale-bas, deux autres pour le bras s’il te plait… ».

Tu parles, y’a déjà trois ris sur la grand voile, et le petit foc tangonné appelle déjà à l’aide. Depuis quelques heures, L'océan n'envoie plus des caresses, la mer elle aussi a changé.

Les étoiles regardent. Elles ne scintillent plus, elles pétillent. De malice :

- Allez bonhomme, c’est contraignant mais pas pénible quand même!

Parfois je suis un peu mal à l’aise. On dirait qu’elles transpercent l’air pour t’atteindre au fond de l’âme. Enfin à travers le peu d’air qui reste, parce qu’il doit plus en rester beaucoup, de l’air. Le vent s’évertue à le chasser en grandes bourrasques têtues.

- OK, Ok je ne ferais plus le malin pourvu qu’on mette un peu moins d’eau dans l’air qu’on respire. Ma parole,

Tout à l’heure j’avais levé la tête par-dessus l’hiloire du cockpit, le bonnet a failli partir dans les étoiles qui nous suivent. Le bonnet, jusqu’alors je le portais à la Cousteau. C’est élégant et sympa, un petit hommage à l’idole d’un temps.

Pas bon ! Pas bon du tout !

J’ai failli le perdre, je me suis gelé les oreilles et me suis fait une sacrée frousse. Un bonnet ça se porte bien engoncé, et PAR-DESSUS les oreilles : Tant pis pour l’élégance mais on entend moins le bruit du vent. Bon je l’enfonce, le harnais OK, la manivelle maintenant, oui dans l’équipet de droite, délover le bras, Clic clic, et voilà pour le bras de tangon. J’assure au taquet. Bon le hales bas sur le petit winch, clic clic ooohhh, putain elle est belle celle-la….clic clic. Voilà. J’ai rien vu mais la vague devait avoir… bon pense pas, Denjean mouline ! Clic clic clic.

Le cerveau marche au ralenti on croirait le syndrome des profondeurs, chaque action est décomposée en geste unitaire, en action élémentaire, en élément réflexe. Comme à 80m : Coup d’œil au profondimètre : rien, zéro.

A l’altimètre de poignet : Altitude zéro ! Ca doit être la proportion d’eau. Je love, je range, tout est clair.

Y’a plus de pensée. On retourne en enfance : pour avancer, un pied devant l’autre. Un pas, un pas, un pas, un pas, il n’existe que ce prochain pas. Je suis ce pas que je fais et qui fait que demain il fera jour.

Chaque pas, chaque acte m’emmène à demain. L’océan fait le gros dos.

Voilà, tout le monde est en place. Et un petit coup de torche sur le Yankee qui reste coi. C’est plus, je l’avoue, pour le plaisir d’allumer des étoiles dans les embruns qui balaient les ténèbres. Je savais déjà qu’il était bien réglé.

Un petit nuage court au-dessus des embruns, et les étoiles font un clin d’œil. Pour dire au vent et a la mer :

- Allez, c’est un bon petit gars qui fait bien son boulot. C’est bon pour un baptême ! .

Cette nuit j’ai compris, nous ferons la paix. L’océan nous présente gentiment sa respiration des Quarantièmes, nous entrons dans un nouveau monde. C’est sur, demain il fera jour.

Et puis, il est arrive le matin suivant, puissant et gracieux. Un albatros à sourcil noirs, pour nous dire bonjour d’un coup d’aile puisque nous entrions chez lui. Il nous a inspecté pendant des heures, et des heures. J’ai aperçu dans son œil de nuit les éclats d’une étoile. Il a tourné à droite à gauche loin devant parfois, ou à toucher le mat. Il ne nous regardait pas, il nous inspectait, ou bien était-ce une analyse ?. En tous cas, c’était bien un test. L’examen lui, viendrait plus tard quand nous aurions grandi.

Je crois bien qu’il était déjà là cette nuit, comme un chevalier gardant l’entrée du monde : Intransigeant mais magnanime, ce petit nuage qui courait …..

Juste pour contrôler aussi que nous prenions soin de nos ailes. Qu’il restait bien au fond de nos yeux une étincelle d’enfance et de magie ! La nuit, l’homme est plus près de l’enfant.

Et pudiquement, dans l’obscurité, l’albatros nous laissait vivre notre baptême : la magie des Quarantièmes.

Il nous a fait un bout de conduite pendant quelques jours pour nous guider, jusqu'à ce que nous prenions confiance, et que d’autres le relayent.

Évidemment ce matin là, on a parlé trop fort au petit déjeuner. Pour aiguiser l’appétit, j’avais renvoyé le grand Yankee. Pour être sur aussi que le petit creux à l’estomac venait bien de la fringale de l’aube. Il a bien fallu des heures pour que s’estompe ce petit creux au ventre que n’avait pas comblé des montagnes de tartines au miel.

L’albatros là-haut me surveillait du coin de l’œil.



Chapitre II

passage atlantique sud novembre 1990 Les jours ont passé

Les jours ont passé. Dix jours déjà depuis la sortie du Rio de la Plata. Bien passe. Vite mais bien. Deux lenticulaires dans un ciel noir nous ont juste envoyé quelques risées brûlantes. On laissait Buenos Aires après une trop courte escale de réparation, courses à droite, à gauche.

Le sourire des filles que l’on croise, qui passent comme des risées, et vous promettent en un regard des trésors de tendresses. Ne serait-on pas un peu stupide à courir après des chimères ?

De plus, je subodore que ce ne sont pas toujours des trésors de pacotille. Ulysse là-haut rigole, eh ! ouais mon gars , L’Odyssée n’est pas un conte.

Petit à petit nous nous sommes installé dans l’ordre de ce nouveau monde. Le baptême nous l’avions eu, probablement. Serions-nous à la hauteur des mers australes ?. Le bateau était-il prêt ? Pour tromper l’angoisse, calé dans le cockpit j’apprenais à lire le ciel du Sud. Mais l’esprit ce soir décidément était ailleurs. Etions-nous seulement certains de nos désirs de Grand Sud ?

Loulou passe sa tête ensommeillée par le capot,

- Jean-Pierre ça va ?

- Loulou, les certitudes c’est pire que l'imprévu !

- ? ….OK,OK. JP, je prends le quart !

- Si ça faiblit tu renverras la GV, on est juste avec le petit.

-

Il me fallait écrire un bout d’histoire.

Non, il n’y aura pas d’inventaire sur dix pages dans la note technique avec les kilos de ceci et de cela que nous avions embarqué. D’abord nous n’avons pas fait de liste-type, mais simplement promis la prochaine fois d’en faire une, juste pour faire comme le grands. Remplir des listes pour que le nombre des mots remplace leur poids. J’aurais pu imiter, mais j’aurais limité.

Alors j’avais dit, on va leur faire un bon plan, un truc organisé, bien gèré, carré, gréé carré quoi,…. Quel mot horrible ce « gérer" De nos jours, on ne s’occupe plus on gère son temps, on ne travaille plus, on gère ses occupations ; On ne navigue plus on gère ses voiles, ses sponsors. On n’aime plus, on gère ses amours, ses fiancées. Ou bien est-ce l’époque qui entraîne l’indigence du verbe.

Un monde de gestionnaires, le dernier mot à la mode pour designer les comptables. Même pas de boutiquiers. Les boutiquiers achetaient, vendaient, discutaient, comptaient, et même vous faisaient la gueule quand madame avait la migraine. Tenanciers d’une boutique humaine quoi. Aujourd’hui, chacun gère mais avec le sourire.

Méthode Big Brother: comptable de tout sauf de ses propres actes. Les comptables surveillent les conteurs.

Bientôt ils géreront notre descente aux enfers ! Heureusement, ici depuis longtemps le coup de vent a éteint les flammes. Le vent n ‘est pas encore méchant. Les instructions nautiques bien cachées, leur lecture et les histoires de ponton vous donnent la chair de poule, et il fait déjà assez frais.

Mais voilà, je suis ingénieur pas comptable ni poète ; cartésien un peu, rabelaisien moyen, vaurien beaucoup, marin à la folie, mais magicien pas de tout. Quelle place alors?

Après ce jour de 1975, je ne pouvais plus être bien à terre sans aller en mer. Bien en mer et bien à terre cela devait être possible.

Collioure, 1975 : je surveille la plage, enfin mes baigneurs dans la journée. Sit-in sous le soleil. J’étais entraîné après le Larzac.

Tous les matins avant le petit déjeuner au club de plongée, je vais au Phare. Ca va assez vite, souvent y pas un souffle sur l’eau, la nage ouvre un sillage comme un navire en mer, je mesure la régularité de la progression à la perfection du grand V qui s’ouvre derrière moi. Je ne réfléchis plus à mes mouvements, la rançon des litres d’eau avalés sous les conseils des entraîneurs. Je savoure l’eau qui s’écoule le long du corps, ….Un plaisir fou, animal, la volupté de la goulée d’air cadencée, d’une nage régulière qui permet de sortir de soi. C’est amusant comme le sentiment de détachement naît de l’application d’une technique patiemment apprise et maîtrisée. Jusqu’en devenir réflexe. Le sentiment de la liberté naît-il de la maîtrise ?.

Un jour après l’autre, mon petit sillage matinal sous les remparts des templiers, et puis, au pied du feu d’entrée toujours la petite étincelle saugrenue qui s’insinue : Et si on poussait à l’horizon ? … Juste pour voir… "Ceux qui rêvent le jour auront toujours un avantage sur ceux qui rêvent la nuit"…. Ce matin c’est assez gris, et quelques gouttes tombent sur le miroir de la baie.

Allez Denjean, tu dois hisser le drapeau vert (oui ce matin encore) à huit heures, pense à tous ces élèves à qui tu apprends à nager, aux yeux noirs de la gentille estivante … Dieu que ce besoin des hommes me gênent ce matin.

Retour au Club. Plouf, je plonge ma tartine. Autour, comme d’accoutumée, les plongeurs parlent trop fort et commentent déjà leur palanquée à venir. Et ça cause fort, ressort , clapets, pression, détendeurs,.. C’est amusant, stage après stage, les plongeurs causent sans cesse quincaillerie, y a en pas un qui raconte la mer; ça cause poussée hydrostatique, pression, loi de Mariotte…

Ce matin on a eu quelques gouttes car à les entendre, Mariotte y pleure de rire la-haut et Archimède se tape sur le ventre dans sa baignoire : alors normal ça éclabousse des gouttes en bas.

Allez, ils sont sympa quand même ces plongeurs, pas compliqué mais rigolo. Avec leur petit sac d’accessoires, pour les tables, la montre, les clés de la bagnole, les cartes comme des bonnes femmes. Elles, on les comprend. Car de leur petit sac, elles te sortent un petit crayon, un petit bâton, un petit peu de noir autour des yeux, un petit peu de brillant sur les lèvres, elles te jettent un regard, putain t’es mort. Et quand je dis on les comprend, c’est présomptueux : on constate tout au plus, tout ce qu’on comprend c’est qu’il y a magie : un petit coup de crayon et hop t’es attiré.

Mais un plongeur, ça attiraille, ça appareille avec ses apparaux et sa quincaillerie, eh vous entendez tous ces cliquetis de ferraille. Un plongeur ça s’entend et se voit à des kilomètres.

Bon c’est pas tout, il y a le turbin, maître nageur c'est pas une corvée, mais faut quand même y aller, je me fais en vitesse une quatrième tartin...

- Salut Jean-Pierre !

Un barbu s’installe avec son bol en face de moi. Tiens, je ne l’ai pas vu arriver celui-là.

- Moi c’est Jean.

Ce type il a le bleu du ciel dans les yeux. Il ne peut pas être mauvais.

- C’est toi le gars qui nage jusqu’au phare tous les matins ?

Avec ma tartine plein la bouche, je souris des yeux à ses yeux qui disent déjà la réponse.

- Ouais,on te voit tous les matins. Et puis tu vas voir Cousteau chez les voisins d’Élise ma petite amie. T’aimes la mer ? dit-il en trempant sa tartine. J'ai pas encore ouvert la bouche, mmh

- Nous faisons de la voile. Tu nous as vus ?.

- Non, ou ça ? Tu sais, je regarde mes baigneurs et la mer. J’ai pas vu de bateau.

Le gars rigole dans sa barbe : Ya tous les dériveurs de l’école ; juste au-delà de tes baigneurs.

- T’as déjà fait du bateau ? Ca t’intéresse de faire un tour ?

- Non, Oui. Mais tu sais j’ai pas beaucoup de temps. Le matin j’envoie la couleur, jusqu'à midi, a 13.30heures je remets ça jusqu'à 19 heures. Ok je veux bien.

Le gars finit d’avaler son café en se levant :

« Ok, le jour ou c’est intéressant je passe te prendre. Tchao ». Le temps de regarder ou je trempe ma tartine, le gars a disparu pfutt, je n’ai rien entendu. Sûr, c’est pas un plongeur.

Oh la la , vite à la plage. J’ ai repère un estivant, il ne loupe pas sa montre chaque fois que je hisse le drapeau. Et il n’appartient même pas à la mairie.

Tiens la mairie et Élise,….Ouais, grâce à elle si je suis là.

Cet hiver sur la plage, nous étions deux sur le sable humide et gris, le collègue m’enseignait les rudiments de la plongée, Un peu de pluie avec la tramontane, personne dans les rues, sur la route à peu près une voiture à l’heure. On avait bien deux bouteilles mais une combi pour deux. Alors j’avais gardé les pull, le jean, l’eau à 8 celsius, c’est pas chaud. Pas assez de quincaillerie sûrement.

- Vous n'avez pas froid avait –t-elle dit à travers son écharpe, le bonnet bien engoncé.

Entre les claquements de dents, les lèvres bleuis de froid on avait parlé de la mer, bla bla bla.,

- Nous n’avons pas la mer devant les yeux tous les jours, alors on se remplit le cœur d’eau de mer

- C’est bête, la mairie ne trouve pas de maître nageur pour cet été. Vous auriez le temps.

- Ré. Ré ré pète. Ce fut une joyeuse course jusqu'à la mairie., .

Voilà, Monsieur le Maire serait content de son maître nageur, pardi je lui avais garanti. Je n’aurais plus à passer mes vacances d’étudiant dans des bureaux d’études pour effectuer des stages d’entreprise ennuyeux. On verrait plus tard. Le diplôme était loin.

Son ami Jean, c’était le barbu sympa de tout à l’heure, les choses se mettait en place.

Et puis un jour, à midi ou à peu près, je descends mon drapeau orange, ça souffle un peu, une bonne brise marine, j’ai pas beaucoup de baigneurs. Il y a toujours le type à la montre, et vu sa tête je dois avoir un peu d’avance.

Je file au Club avaler le repas, Jean est là :

- Alors t’es prêt ?

- Ben euh…

- Enfile ça..

- Tiens on dirait un baudrier d’escalade.

- Ouais c’est un harnais et enfile un gilet aussi.

- Tu sais le gilet, vu mon boulot j’ai pas tellement besoin.

- T’enfiles quand même ; allez on n’a qu’une heure !.

On charge des tas de machins,

- Jean tu pourrais prendre un autre bateau pour sa première fois,

- Laisse faire Élise, on verra bien.

En courant vers la plage, j’ai droit à tout un briefing, j’en capte la moitié, je décode le quart.

Tiens soulève le bateau avec moi, tu vois ce bout ?

- ?

- ouais celui là, c’est l’écoute de foc

- ??

- quand je te dirais, tu bordes

- ???

- Tu tires dessus OK ?

- Ouais !

- Tu vois le crochet, quand je te dis, tu t’accroches et tu sors. Passe la pagaie. Pousses et quand je te dis, tu grimpes.

- Je me mettrai où ?

- Te casse pas, tu verras vite.

Je ne savais pas encore que ma première sortie c’était sur un quat sept par 25 nœuds de vent. Bon poids. En sortant de la baie, Jean n'a pas arrêté,

- Ca c’est la dérive, quand je te dirais tu , ..Baisse la tête on vire, tu vas border sur l’autre bord. Prépares la contre écoute….

- ?

- tu relèveras un peu la dérive, sinon on tiendra pas le bateau…

-

Dans ma petite tête, ça tourne à cent à l’heure, j’essaie de suivre, border, border … comme pour le lit, doit falloir que j’enlève les plis.

- Allez tu t’accroches et tu sors.

En parachute, on se détache pour sortir, mais bon. Mais la confiance ça se commande pas, visiblement ce Jean-là maîtrise. Bien sur la première fois je suis parti autour du mat, mais on n'est pas parti à l’eau. J’apprendrai plus tard moi aussi à anticiper le décollage, et à jouer à : Équipier vole !

La suite ? Avec des mots ça va être dur. Je préférerais vous emmener en 470 par 20 nœuds. Pour expliquer en riant. Sans parler. Comment les mots, pourraient-ils servir à exprimer les émotions de la conscience ! Comme si on pouvait faire une déclaration d’amour en basic ou en morse !

Trois jours plus tard; pour notre troisième sortie Jean a dit :

- Tiens le vaurien !

Ouais je me disais bien , Denjean t'as pas tout capté. Tu vaux pas grand chose, mais quand même, vaurien, c’est pas rien.

Jean et les autres se marraient comme des bossus en me chargeant les bras, voilà ton foc ta GV, la dérive le safran, les écoutes, l’écope, la pagaie le gilet.

Ils m’ont aidé à préparer le bateau, un Vaurien et

- Hop! Vas-y.

- Oh Oh halte la, comment vas-y ? Qui vient avec moi ?

- C’est bon vas-y, tu dois t’en sortir. Écoute le bateau !

Au fond le déshonneur c’est de ne pas essayer. Et une fois qu’on essaie, c’est de ne pas réussir.

Jusque après la jetée, tout n’était pas encore clair, 2 écoutes et une barre pour 2 mains. J’essayais de comprendre, il fallait sentir. Je parlais, il fallait écouter enfin.

Mais j’étais dehors, avec de l’eau à courir. J’ai tiré , j’ai poussé, j’ai maudis. J’ai gueulé, mais Pu… de bordel… !!!

Ca marchait pas comme il fallait et ça je le sentais.

Alors je me suis maudis ! Donc je commençai à penser. Ce truc-là, c‘est bougrement féminin, ça se sent. Comme tous les mâles c’est un truc qu’on sent. Il y a comme un parfum qui ne trompe pas. Fallait évoluer et vite, bref redevenir un homme.

Vous avez aussi essayer de gueuler après une femme ? Ben oui ça marche pas. Le bateau ne marchait pas, il avançait, certes. Mais a contrecœur. Il rechignait.

- Bon Denjean, tu touches plus à rien, tu regardes et t’écoutes.

On est bien resté comme ça un bon quart d’heure, chacun dans son silence.

Et puis le bateau m’a chuchoté. Bien après la jetée et un petit brin ici, un petit peu là et aussitôt il réagit. L’erreur de base : trop brider. Pour voir si l’on est bien il faut d’abord débrider, c’est bigrement féminin. Et à peine tu frôles quelque part, il frémit. On est parti vers l’horizon, comme le crawl du matin. Plus besoin d’apprentissage sur les longueurs fastidieuses, tu laisses agir l’instinct, ça va tout droit. T’essaye un petit truc et le bateau te guide, te murmure dans ses gémissement si t’es bon ou pas.

Bon faut rentrer quand même, je vois plus la plage.

Le reste de la saison se passa en sorties en mer, entrecoupées des sit-in sur la plage. Les baigneurs ont été corrects et daignés ne pas se noyer pendant que je regardais les voiliers.

Ainsi je revis Monsieur le maire à la fin de l’été pour lui dire avec regret, que je prenais la porte qu’il m’avait ouverte. Celle qui ouvrait sur la mer.

L’été suivant je serais moniteur de voile.

« Au pair seulement » m’avait dit Gildas, le patron du club. C’était bon, je n’avais pas fait d’impair, je comptais double. On peut suivre les tournants de la vie, elle n’est jamais rectiligne. En les suivants on reste malgré tout sur la voie même si l’on empiète parfois sur les bas cotés. Les a-cotés ou les bon cotés, c’est selon. Mais l’essentiel est de pas manquer les intersections, et en cela encore la vie est une femme, qui pardonne parfois à celui qui brusque l'occasion, mais jamais à celui qui la manque[JPD2] .

Je sentais pourtant déjà, confusément, à travers les récits, que de la mer on n’en vit pas. D’ailleurs, peu envie cette vie là. Tant il est vrai qu’on ne peut vivre de ce qu’on aime. Vivre d’un amour pour en faire commerce ? Comme les peripapeticiennes vivent de l’amour?
Vous faites la moue ?

Pourtant votre amie vous aime, votre femme vous aime. Souhaitez-vous pourtant qu’elles vivent de cet amour. En professionnelles? Ne les préférez-vous pas amateurs. Amateur du verbe aimer.

Et puis il y avait plein de choses à apprendre sur le monde, encore plus à faire.

Peut être aussi des choses à construire, afin de justifier un tant soit peu, la chance de pouvoir réaliser ses rêves.

Peut-être gagner le droit de dire: j’ai payé le prix de mon plaisir. Sans compter.

Les jours ont passé. Heureusement ça continue. Bien sur plus vite. L’esprit mesure le temps au regard de son histoire, une heure représente aujourd’hui deux millionième des histoires enregistrées dans ma conscience. Pour un bébé de quatre heures, une heure c’est le quart de sa vie.

Ainsi, bien que nos chances d’atteindre l’an prochain diminue au fil des ans, l’an prochain paraît toujours plus proche. Demain c’est tout à l’heure.

- Hé JP, à toi, je suis gelé.

- Mince c’est déjà demain, … j’ai passe le quart à divaguer.

- Alors qu’est que ça dit ?

- Y a des sacres morceaux, on voit pas bien dans le noir. Je crois que c’est monté un cran. Facile. Mais de toute façon avant qu’on reprenne la tannée de l’autre jour…

- Ouais t’as raison.

On croyait que les choses ne pouvaient aller plus mal : on manquait d’imagination.

Chapitre III

passage atlantique sud novembre 1990 On n’est pas bien là ? Eh! Bien il faut dire qu’en ce moment….Cette nuit nous avons bloqué les pales de l’éolienne. Passé 35 nœuds, un grondement terrible; on se croyait dans un 38 tonnes en côte. Le ventilateur immobile, on a eu l’impression de perdre 10 nœuds de vent. Et au point ou on en est ce matin, c’est bigrement appréciable. Mon quart en bas a été un peu agité. Le vent monte à mesure que le baromètre descend. C’est presque amusant, car avec un vent pareil, en méditerranée c’est plat. Allez tout au plus 2 mètres quand tu vires les caps en en rasant les cailloux. Le temps de cligner les paupières le bateau il a tapé dans 3 lames. Le baromètre monte même parfois.

Un coup d’œil sous la bulle, Ah! Les albatros sont de retour, trois, non quatre. Les jours précédents ils venaient nous voir quelque fois par jour. Celui avec la plume absente à gauche, un sourcil noir, il est là qui passe à raser le mat.

Les autres en souplesse, glissent à portée de regard, toujours. Ils sont arrivés hier dans l’après-midi. On s’est aperçu plus tard dans la nuit qu’à ce moment là, le baromètre avait amorcé sa descente.

Dans les bourrasques, les albatros virent, s’inclinent, dérapent. Une claque sèche résonne sur la coque.

- Loulou, comment ça se passe ? Il dégouline. Quand le bruit est sec, le marin est mouillé, c’est évident.

- Pas bien ! Je t’attendais, va falloir affaler le Yankee et mettre le tourmentin.

- Ca peut attendre un quart d’heure ?

- Ouaip !

Je vais faire chauffer café et chocolat. Petit coup d’œil au baromètre. Ce qui avait commencé par une descente se poursuit par une chute. Je ne tapote plus sur la vitre, des fois que la plume s’enfonce davantage. Vous aviez remarqué aussi, ce n’est pas parce qu’on chute, qu’on arrête brusquement de descendre. Ni parce que la chute s’arrête que les choses s’améliorent.

Je vais vérifier l’amarrage des ancres et de la chaîne dans les fonds. Nous avions rentré l’ancre et la chaîne au sortir du Rio de la Plata, pour centrer les poids et boucher l’écubier.

Ah! Sortir aussi quelques boites au cas ou on ne pourrait plus cuisiner. Cassoulet de Castelnaudary et saucisse lentille, ça chauffe bien dans la boite et ça cale le bonhomme. Loulou, un peu sensible au mal de mer le sait pourtant, quand tu ne peux plus te caler dans le bateau, veille à ce que l’estomac le soit.

Passe 35 nœuds, le bruit envahit l’intérieur du bateau. En deça, les bruits sont amortis, adoucis, avec le chauffage en route on oublie facilement dans l’intérieur paisible presque douillet, la tempête qui dehors aiguise son souffle.

J’enfile le ciré, le harnais car celui qui monte effectue les manœuvres. Dans la mesure du possible nous attendons maintenant les changements de quart pour les changements de voile. Apres le baptême, nous avions inverses les rôles, auparavant le descendant effectuait les manœuvres afin de garder sa relève au sec plus longtemps. Depuis notre entrée dans le Sud, le descendant, les réflexes engourdis par trois heures à surveiller les rafales, observer les déferlantes qui grondent comme des trains de marchandises reste dans le cockpit pour assister à la manœuvre. La tête peut être pleine des doutes accumulés du quart, de questions de plus en plus basiques à mesure que le bruit s’accentue. Que le creux des lames augmente ! Et fatalement quand les creux augmentent, les bosses aussi. Lorsque le vent monte dans le Sud, c’est graduel mais rapide, insidieux et ferme. Chaque minute envoie une rafale plus appuyée, plus joufflue. Les albatros sont à la fête. Glisse, dérape, esquive.

C’est le bruit qui impressionne dans un coup de vent. Heureusement nous n’avons pas d’anémomètre. En méditerranée on n’en avait pas besoin non plus, on n’y utilise que trois graduations : pas assez, normal, et trop. Le trait du milieu ne sert jamais. Ici, il suffit aussi de deux traits, le premier ne sert jamais, le trait « normal » sert un peu, parfois.

Allez Loulou, on s’envoie le tourmentin. Là, en haut de la montagne qui passe, l’albatros à sourcil noir jette un coup d’œil rieur. Loulou n’a rien entendu : pas crié assez fort. Le bateau reste sain malgré tout, l’eau verte ne monte quasiment jamais sur le pont. Le vacarme est impressionnant mais la manœuvre une détente, une soupape à la tension ambiante, la pression du vent. Superbe spectacle. Angoissant aussi. Dans les gifles d’embruns arrachées par le vent, on se perd de vue avec le collègue, à dix mètres. On re-apprend vite le bon sens pour tourner la tête, les embruns cinglent, ça pique mais pas encore de froid. Voilà tourmentin à poste, je ramène à quatre pattes le sac du petit yankee vers l’arrière pour l’amarrer à l’abri. Demi-heure de bagarre pour envoyer le tourmentin, il claquait tellement qu’on a du border à mesure qu’on le hissait pour ne pas que le point d’écoute éclate la voile. Ou la tête. Tout le bateau tremblait. Le genre d’opération qu’il vaut mieux faire sous les embruns plutôt que de la suivre de l’intérieur, bonjour l’angoisse ! . Voilà, on reste assis cote à cote dans le cockpit quelques minutes ensemble, sans causer, difficile de philosopher sur l’existence en criant.

L’albatros vire devant nous, relève son sourcil goguenard, les yeux dans les yeux pour nous dire: c’est bon ça va commencer !

Oh, Putain !

- Loulou, avant de dormir, tu visses les bouchons d’aérateurs.

- Dis, Comment on dort dans une lessiveuse, remarque on a du bol pour l’instant l’eau est au dehors du tambour, on a que le bruit dedans !

Ca souffle dur. Encore trois heures. La mer est grosse. Commence à être désordonnée. Des montagnes abruptes courent vers l’horizon. Tellement pentue que parfois elles s’écroulent dans un grondement. Tiens juste devant, là, pendant de longues secondes nous naviguons sur un banc d’écume. L’albatros sur notre arrière vire et dérive avec aisance. Vivement la nuit. La nuit il n’y a que le bruit, on entend seulement gronder les déferlantes. Ce n’est pas de chance, on était sur le bon cap jusqu'à ce matin et dans l’après-midi ça a refusé un peu. On se retrouve bon plein, quasiment en travers des plus grosses.

Nous nous sommes remplacés deux fois déjà. Ca empire tranquillement, heure après heure. La nuit est venue comme demandée ; mais pas le répit attendu, le vent n’est pas resté à son niveau du crépuscule. J’ai voulu me tenir très au large de la cote Argentine, à cause de descriptions inquiétantes des instructions nautiques qui parlent de coup de vent d’Est peu fréquent mais subits et puissants. Les abris sont peu nombreux sur la cote, de plus nous n’avons les cartes qu’à partir des Canaux. Ainsi le répit attendu s’est évanoui, emporté par le vent. Malheureusement, l’angoisse n’est pas soluble dans le temps. Le temps pour s’habituer au pire est largement supérieur à celui mis par la tempête pour passer de mauvaise à pire. En mer on ne peut donc s’y habituer.

Cette fois on est bon, le train déboule dans un grondement sourd, et on est sur la voie. A ce moment là, Loulou est coté cuisine, moi table à carte : tous les deux en bottes, ciré, avec le harnais allongés par terre. Le bateau s’incline, lentement mais ne dépasse pas l’horizontale. Deuxième fois depuis minuit. Ca fait un moment que je tergiverse.

- Loulou ?

- Ouais ?

- On sort, on affale le tourmentin et on part en fuite.

- Ouaip !

Tiens, il ne dort pas non plus. Le souffle coupé en passant le capot, on s’extrait entre deux averses d’embruns en s’amarrant au pontet avant de passer plus que la tête. J’avais bien fait de boulonner à travers le pont un œil Wichard de dix sur chaque bord afin de pouvoir crocher le harnais avant de sortir. Ca en avait fait ricaner plusieurs. Remarque, ils dorment ce soir. Entre la douce chaleur des cuisses de Madame, la petite toison humide à portée de main. Ici on a les doigts mouillés aussi, d'ailleurs depuis qu’on macère dans les cirés, le reste aussi. Les conditions physiques d’humidité sont identiques. Comme quoi, une simple valeur mesure rarement un phénomène. Même hygrométrie, mais différentes sensations!

Vite régler le pilote, cap Nord-Ouest. Le bateau démarre de suite en sur-vitesse et se couche dans une déferlante. 80 degrés environ, difficile à estimer, la mer n’est plus plate depuis longtemps. Faut vite affaler avant d’aller au tapis pour de bon.

Dans un éclair de la torche, enter deux nuées horizontales d’embruns, l’éclair d’un albatros qui esquive la rafale qui nous couche à nouveau. Rampez à l’avant, une main pour soi, une pour le bateau, nous partons ensemble pour disposer de deux mains. Mais qu’est ce qu’il veut nous dire ? Dix mètres de pont à parcourir, c’est une lutte, un combat, la force qu’il …..

La force, ce n'est rien, dans la vie. C'est l'esquive qui compte ! Ça y est j’ai compris le message de l’albatros.

On se bat comme des diables contre un tourmentin dément sur le pont copieusement rincé à la lance d’incendie. Surtout se méfier de l’œil d’acier du point d’écoute qui fouette comme un diable. Normal il est chez lui, au fond des creux, tu es plus près de l’enfer.

La voile serrée, ficelée, amarrée dans les filières, le bateau à sec de toile, fonçant dans la nuit noire à sa vitesse limite. On dépasse sur les hautes lames les huit nœuds, avec le mat qui dépasse de temps en temps les hautes crêtes. Le ciel s’est déchiré. En fuite vent arrière bien sur, si ce n’est beaucoup plus supportable, au moins c’est survivable. On va laisser courir, tant pis si on s’en retourne. L’Atlantique dans ce sens est long. On s ‘efface devant la tempête.

Dans deux heures, ce devrait être l’aube, mais je ne parierais pas.

Ca va valoir le coup d’œil.

Au petit matin, nous sommes tout petits, nous, le courage et le bateau. Tout le reste est gros. Énorme. L’aube encore grise, sur la mer grise. Mais les choses semblent s’améliorer puisqu’elles n’empirent plus.

Erreur! les désirs engendrent parfois des illusions .

Le vent a viré dans la nuit. Chut.. peut être faibli un peu. Il génère une houle croisée, qui rend les déferlantes vicieuses, imprévisibles. Le pilote ne peut rien faire, j’ai repris la barre d’autant qu’on perd pas mal de vitesse dans les vallées. On n’a plus d’avantage dans ce sens. On bouchonne dans les vallées. A sec de toile, nous sommes sous toilé, maintenant.

Renvoyer et repartir ?. A l’estime nous avons parcouru en huit heures le chemin durement gagné dans l’autre sens dans la journée d’hier. Voilà l’avantage en mer, même en refaisant la route, on navigue sur un autre mer, aujourd’hui nous ferons une sortie par monts et par vaux. Cela fait déjà une bonne demi-heure que je questionne le ciel. Faut faire quelque chose.

Certains bouchonnent en bas de la pente de Velizy, en ce moment. Pare-chocs contre pare-chocs. Y’a pas photo quand même . C’est grandiose, et cette beauté majestueuse effraie. Je revis ces bouchons de la cote et les angoisses qui me parcouraient alors: Et si nous devions rester à vie dans ces interminables files de voiture qui, immobiles, essaient de grimper une cote qui ne bouge même pas. Angoisse poignante, j’essaie de regarder mes voisins, mais je suis seul. Comme ici. L’angoisse c’est une peur irraisonnée de l’absence d’émotions. La-bas, le grondement d’un avion en approche sur Orly, ici le grondement de la déferlante qui va nous prendre quasi immobile. Par le travers, encore. L’estomac se serre, le dos se voûte et la main s’agrippe à l’hiloire, on plonge dans l’écume. Sans chavirer, ouf. Les émotions sont à la mesure des risques encourus.

Allez, je renvoie. Je vais laisser dormir Loulou, il est rentré trempé. Après la réflexion, l’action enfin. Avec le tourmentin renvoyé par Loulou tout a l’heure, on est trop juste. Je vais remettre la voile au quatrième ris peut être le troisième , chais pas encore. Debout appuyé sur la bome, je défais tranquillement les garcettes, ça souffle quand même dis donc. Le quatrième ris sera suffisant. Ah la drisse, du mou en pied de mat, retour aux garcettes,

-Mince, je m’empêtre dans le bout du harnais. La mer est maniable, bah ! pour dix minutes , ça n’a pas brisé depuis un quart d’heure, je décroche le mousqueton, j’irai plus vite. Retour à la bome, …

Tiens un train ….. ça gronde en s’écroulant juste sur notre travers, Meeeerdeee….. Je vois le bateau qui se couche, le mat à l’horizontale ne touche même pas l’eau, je chute à la verticale dans l’eau juste dessous, merde pas maintenant….je pars à la baille…., l’eau salée ça pique… je ferme les yeux. Je repasse le film....
http://perso.wanadoo.fr/argonaute-expedition//chap1.htm

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