Hiro, chapitre 1, Marseille-Puerto Rico de Gran Canaria

Hiro, Tortola, British Virgin Island     

                                  Chapitre I

Marseille Pointe Rouge, Octobre 1984

"Mais non Eric, l'avant du bateau c'est plutôt de l'autre côté, là-bas!"...    
Bon, il faut dire que Hiro, le voilier, repose sur des cales, dans la cour du chantier. Ce gros ketch de 15 mètres, plus 2 mètres d’étrave à guibre et bout dehors, avec ses deux solides mâts en bois, fut construit parmi les premiers, à Taiwan, quand ils ont transformé leurs usines de jouets plastiques en chantiers navals.
Alors évidemment, vu sous cet angle, pour Eric qui dégringole tout droit de sa Haute Savoie natale, c'est pas facile de deviner. Heureusement les trois autres sont déjà montés sur un pont de voilier. Il y a "Bracquetuit", du nom de son village de Normandie, qui, de mécanicien en machines agricoles, s’est reconverti en éducateur spécialisé, Claude, un électricien auvergnat se relevant tout juste d'un grave accident de moto, et Philippe, un jeune chef cuisinier aux dents longues. Il n'est pas parisien mais il a quand même déjà presque tout fait, nous dit-il. Et pour nous accompagner il y a aussi Mimi, la petite chienne du bord, elle n'est pas très grosse mais très cool.
Cet équipage disparate, qui paie pour vivre cette aventure qu’est la traversée de l'Atlantique, s'harmonise bien avec ce canote qui fait du charter pour le compte d’une agence de location parisienne. Portes en teck massif, sculptées de bas-reliefs marins, vernis finition cirée, salles de bains partout, et des équipets regorgeant d’ustensiles de cuisine et de services à poisson. Les affaires marchent plutôt bien mais les skippers se sont succédés à bord et personne n'a jamais eu le temps et le budget pour entretenir sérieusement le bateau, juste assez pour son aspect de surface, pour l'accueil des clients.
Par exemple, les papiers officiels du bord sont juste consistués d’une photocopie douteuse de leur déclaration de vol, établie à Palerme en Sicile, valable deux mois et périmée depuis trois... Le pavillon est anglais, bateau immatriculé à Tortola dans les îles Vierges Britanniques au nom d'une compagnie anglaise, la réglementation et les taxes y sont plus souples !
Pierre, le skipper, a terminé la saison de charter en Turquie, sur ce bateau, l'Atlantique sera sa première grande traversée. La mienne aussi d'ailleurs, mais il a besoin d'aide et j'embarque comme second.
Et comme vous, devant ce premier tableau sommaire, je me demande un peu pourquoi, bizarrement, on prononce ce mot avec un g ...

Mais bon, tout va bien : trois semaines de carénage à Marseille, révision complète du moteur, de l'inverseur, de la survie, une grand-voile neuve et un tourmentin provenant d'une espèce de péniche de 60 tonnes. Ca devrait aller quand même, non ?
Les premiers clients doivent être accueillis à bord le 13 Décembre en Martinique, nous quittons Marseille le 4 Novembre 1984 avec une petite semaine de retard sur les prévisions, on a pas vraiment intérêt à traîner en route.

Dimanche midi, on y va ! Les amarres sont enfin larguées du port de Pointe-Rouge, beau temps froid, mer plate. Personne n'a vraiment pris la météo du jour, mais depuis une semaine l'anticyclone est scotché sur la France et il n'y a pas de raison que ça change !?
En sortant de la rade, une petite brise vient nous saluer. Plutôt du genre thermique, un peu dans le nez, mais le bateau avance bien, au bon plein, plein Sud, sous le soleil et le génois médium. Tout l'équipage veut prendre la barre et la vie est quand même vraiment belle, vue d’ici.
Puis le vent monte un tantinet, Hiro allonge joyeusement sa foulée. Mais deux heures plus tard, "ccrraaac" : c’est le bruit fort désagréable du génois se déchirant sur toute sa longueur, un mètre au dessus du pont, sans crier gare le moins du monde.
Bon, le génois inter le remplace assez vite, mais Pierre revient de la plage avant avec un regard verdâtre assez caractéristique. Il s'agenouille tranquillement contre le balcon arrière (superbe, en teck tourné), pour nourrir un peu les poissons. Il nous remercie d'ailleurs courtoisement de lui laisser l'honneur d'inaugurer cette place.
Il existe évidemment de bien meilleurs présages..., surtout qu'il reste encore 4200 milles à parcourir..., enfin, vous trouvez...

Plus tard, sous artimon, génois inter et un ris dans la grande, petite météo marine et radiophonique du soir : "...Pour la nuit, pour les zones Golfe du Lion, Nord Baléares, Ouest Sardaigne, avis de coup de vent à forte tempête, 8 à 11 Beaufort, d'Ouest d'abord, s'orientant rapidement Sud puis Sud-Est..."
Et le baromètre est d'accord !
Bingo, c'est pour vous ! Gros baston en plein dans le nez, juste dans l'axe de votre route, parfaitement optimisé : d'abord un peu sur la droite, puis au milieu, et on termine très fort juste sur la gauche pour être tout à fait sûr !    
Évidemment la vie ne peut pas être toujours si belle, non plus !

Il faut adopter une stratégie efficace devant cette adversité qui, forcément, nous interpelle un peu quelque part. Sur le balcon arrière tout l'équipage a bien suivi l'exemple du skipper, qui développe largement sa technique personnelle. Mon estomac n'est pas au top de sa forme non plus. Les forces sont donc plutôt contre nous, et Pierre envisage sérieusement d'opérer une sorte d'élégant repli tactique, en direction de Sète ou "par là-bas".
Bien sûr c'est tentant, surtout qu'Isabelle sa charmante fiancée est justement restée "par là-bas", elle aussi. Mais nous sommes déjà loin au large, ce qui nous promet un atterrissage sans doute au beau milieu de la nuit, sur cette côte basse et rectiligne, sans carte précise de surcroît, poussés par 50 nœuds de vent derrière et les rouleaux d’Automne assortis...
L'idée ne m’emballe guère, ce soir. Je propose au contraire de progresser le plus vite possible dans notre direction, vers les Baléares, pendant que le temps est encore maniable. Au moins si un abri n'est pas atteint avant le plus fort de la brafougne, nous bénéficierons peut-être d'une certaine protection sous le vent des îles, avec au pire tout le Golfe du Lion pour se laisser dériver "peinards".
J'enlève assez facilement la décision. Pour l'instant l'équipage est parti rendre l'âme dans ses cabines. Généreux comme tout, mais pas mécontent de garder la barre, j'invite Pierre à se reposer quelques heures dans sa couchette, pendant que j'assure le premier quart.
Le vent monte régulièrement, peut-être 30-35 nœuds maintenant, et j'apprécie fort les 28 tonnes de la coque pour passer en puissance dans la courte houle du Lion. Rien à dire, l'arrosage automatique fonctionne, et même à 15 mètres de l'étrave, la douche salée me rince en permanence.
La nuit sans lune, la morsure du froid, l’eau salée qui pénètre, mais quand même pas trop le temps pour les états d'âme. Cette lame soulève déjà la quille et la prochaine aura elle aussi la volonté marquée de mettre la coque en travers et de nous détourner des Baléares, et des Antilles, qui sont juste derrière.
Aucun répit pour l'homme de quart, attentif à chaque mouvement de l’eau, mais la grande roue en teck sait rester bien douce sous la main crispée et le système hydraulique répond sans faiblesse à la pression des masses d'eau. Je barre à la vague, et à l'aveuglette aussi, mais des sensations de petit bateau dans une régate de clocher me glissent dans le dos.
Finalement vous êtes là à vous faire secouer dans le noir, à cent milles au large, avec des mauvaises nouvelles du ciel, sur une baille en plastique aléatoire et chargée de points d'interrogation. L'humanité ne pourrait déjà plus rien de bien utile pour vous, et sans être spécialement en danger, vous restez tranquillement à la merci des forces magistrales de l'air et de l'eau. Évidemment que vous vous sentez tout petit et tout seul, mais c'est un moment fort et vous n'échangeriez pas votre place volontiers.

Quoique, un petit million d'heures plus tard, quand Pierre se hisse péniblement par la descente et me demande comment ça va, après deux ou trois spasmes terribles, j'hésiterais presque un instant !
Peut-être 40 nœuds établis, assez réguliers, les passavants rasent les flots rageurs, mais on marche fort, c'est notre option, et il faut rester bien toilés. Un nouveau ris dans l'artimon et le mal de mer aidant, je renvoie Pierre en bas pour encore une heure ou deux de répit.     
La bataille reprend dans la nuit, David et Goliath, Hiro qui s’accroche sur le dos du dragon en furie. Ne pas penser trop fort, rester discret, se faire oublier dans notre coin et éviter le contact direct avec les vagues, juste histoire de ménager leur susceptibilité ...    
Debout et calé contre le tabouret de barre, je m'enfonce plus profond dans cette obscurité humide, guetté par le sommeil implacable.
Mais Newton ne doit sans doute jamais dormir, lui, et la prochaine vague me réveille dans un désagréable mouvement basculant et descendant, autrement dit en chute libre. Heureusement, malin comme un renard, je suis bien amarré. Trois bouts me ceinturent, et mon poste ne peut pas vraiment m'abandonner. Allez, le reste de l’équipage et de l’humanité toute entière est peut-être endormie, et je me ressers encore une petite dose d'adrénaline pour la route et pour moi tout seul...
Mais finalement vient le moment-clef où une goutte égarée parvient à faire déborder le vase, et vers quatre heures du matin je profite d'un passage du skipper sur le pont pour lui rendre sa casquette et mon tablier et je descends enfin  me coucher.
Dans la cabine arrière, vous découvrez soudain le paradis. Chaleur, calme et volupté, ambiance douce et relaxante ; tout à coup plus de seaux d'eau dans les yeux, plus de claques de vent sur les oreilles, plus d'efforts dans les bras et les jambes. Le mauvais temps a dû s'apaiser d'un coup, juste pendant que vous passiez par le capot de la descente. Magique !
Mimi vient même se blottir chaudement contre vous sur la couchette, et vous envoie planer dans une parfaite béatitude.
Une heure plus tard, branle-bas de combat, je suis réveillé à coups de bottes (sur le pont, au dessus de ma tête), et d'appels sans appel de Pierre. Genre Tarzan, je bondis aussitôt dans la descente, en même temps qu’une liane baladeuse en câble de dix millimètres qui passe aussi par là en sifflant, un plongeon-réflexe m'évite d'être atrocement lacéré. Un pataras du grand mat et un hauban d'artimon sont cassés au niveau des ridoirs, et les deux têtes de mat s'agitent un peu bizarrement.
    Ding dong, amis campeurs bonjour, reveillez-vous pour une belle journée en Méditerranée !
Les mats désirent néanmoins rester debout et Pierre me demande de prévenir l'équipage. Je m'éxécute courtoisement en leur expliquant très vite que, vu une sorte de problème inattendu dans le gréement, leur présence serait fort appréciée sur le pont, avec cirés et harnais de rigueur, et ce, dès qu'ils le souhaiteraient mais tout de suite serait le mieux.
Sans s'affoler on affale les trois voiles, les mats sont assurés avec des drisses, les 120 chevaux du Ford sont lancés en avant lente pour rester manœuvrant, et demi-tour dos aux vagues, en contrôlant les surfs. La coque de forme bien classique, avec étrave à gibre, château arrière, quille longue et retour de galbord, est terriblement ronde. Sans voile pour nous appuyer, le roulis est à la mesure de cette grosse mer de Novembre.
Bon, voilà, mais l'enthousiasme du moment ne m'empêche pas de retourner me coucher,
dans cette superbe cabine arrière avec ses  trois baies vitrées à petits carreaux, avec vue imprenable sur mer démontée, histoire de finir ma nuit quelque part.
Et c'est alors qu'au petit jour, Claude soulève un des planchers du carré pour jeter un coup d'œil au moteur. Mais saisi d'une vision d'horreur, il referme ce panneau, fort précipitamment ma foi, et nous gratifie de cet hurlement funeste :
    "On coooooouuuule !"
Ding dong, j'espère que vous avez assez dormi parce que là évidemment il va falloir vous réveiller !
En effet les fonds sont pleins d'eau, déjà quarante centimètres de hauteur sur toute la longueur du bateau, peut-être cinq tonnes qui se baladent au gré du roulis. C’est impressionnant, la mer est passée dedans !
On se jette dans tous les recoins, sous toutes les couchettes et les vaigrages pour vérifier les passe-coques, les vannes, les tuyaux et l'état de la coque. Aucun trou béant ne nous apparaît.    Bien entendu la crépine se bouche en quelques minutes et la petite pompe électrique grille aussitôt. Et nous voilà en train d'installer sa remplaçante dans la cale inondée, de l'eau jusqu'aux genoux, comme dans le manuel du parfait petit électricien. De toute façon ça ne suffit pas, et il faut utiliser la grosse pompe manuelle, celle avec le grand levier de un mètre, qui débite 2 ou 3 litres par coup. Mais elle est difficile d'accès, au fond d'une penderie de la cabine arrière et c'est vite exténuant. Je dois organiser des tours de pompe, dix minutes chacun, et faire usage d'autorité pour que tout le monde s'y attelle. Évidemment le niveau ne descend pas, visiblement.
Bon, faisons le point. Vous êtes toujours sur le même bateau qu'hier soir, la météo du matin vous promet la même punition que la veille, et les vagues commencent à vous impressionner, surtout depuis qu'il fait jour.
Vous naviguez depuis bientôt 24 heures à l'estime, dans la brafougne, sans instruments ; le navigateur en titre se bat courageusement contre son estomac, et il vient juste de déclarer publiquement et sans rire : "si jamais on s'en sort vivant, j'arrête la voile ...!" Alors forcément, vous êtes assez ennuyé. Votre bateau a pris des coups, son gréement est hors service pour l'instant, une voie d'eau sans doute importante se cache quelque part, et si le niveau monte encore un peu, même votre moteur va être noyé. Mais vous tenez à croire que ça pourrait être pire et qu'il reste du temps avant les prières, et votre optimisme de base vous répète que la vie vaut probablement encore la peine d'être vécue.
Entendu à la VHF :    
"- Crossmed, Crossmed, Crossmed de Hiro...
Crossmed, Crossmed, Crossmed de Hiro    
- Ici Crossmed je vous écoute sur le canal 9    
- Crossmed, Crossmed, Crossmed de Hiro    
- Hiro de Crossmed je vous écoute    
- Bonjour Crossmed, nous avons quelques problèmes que voici : (.........), mais nous sommes toujours debout et je vous demande simplement de rester attentifs en veille, pour le cas d'urgence où je n'aurais pas le temps de raconter notre vie à nouveau    
- Ok Hiro, bien compris, je reste en veille sur vous et je cherche d'autres bateaux sur zone, bon courage, terminé"    
Super, le Crossmed ! Même s'ils ne peuvent ni calmer les vagues, ni assécher le bateau, ni remplacer les haubans, ils nous redonnent un atout dans notre jeu qui s'affaiblissait : oui il y a encore des hommes sur la planète !    
Et le roulis-pompage continue, les shaddocks dans leur tournée méditerranéenne, nous y sommes !  Bien entendu, (et uniquement pour les  vrais connaisseurs), une bonne réserve d'huile et de gazole garnissait au départ le fond du puisard. Elle se retrouve maintenant en première ligne par dessus l'eau salée, et gentiment, à chaque coup de balançoire, un peu de ce pétrole badigeonne en sifflotant les équipets, la nourriture, la vaisselle, les vêtements, les matelas. Sympa merci !    
Et l'on s'aperçoit que les portes des placards s'ouvrent à la gîte, que les toilettes refoulent l'eau de mer, que les mains courantes sont absentes ou mal placées, que ça craque partout, que les vernis glissent, bref, que Hiro aurait besoin de pas mal de travail et d'amour pour devenir vraiment marin.    
Mais après quelques heures de cette petite fête entre amis, on dirait que l'eau ne monte plus...
Et même redescendrait un peu !?    
Et dans le même esprit, paf, un oiseau nous apparaît, puis la côte espagnole, puis un rayon de soleil, puis le vent mollit...
Nous voici sans doute sauvés des eaux, et tous ces dons du ciel, en toute banalité et incognito, font de nous les hommes les plus riches du monde !
Nous devons remonter toute la Costa Brava vers le Nord, jusqu'à Port-Vendres, histoire de réparer en France. Nous avons marché comme des avions la nuit dernière, pour être déjà là...    
Hiro rejette son eau et l'activité diminue à bord. Comme par hasard la barre est encore pour moi, je la partage avec Bracquetuit, qui est bien revenu en forme. Les vagues s’arrondissent et a mer se fait extraordinaire de puissance et de beauté, comme souvent en fin de cartouche. La houle devient énorme dans ces parages du cap Creus où les fonds remontent, mais le vent faiblit et ça ne déferle plus. Nous surfons au moteur ces collines en mouvement, parmi les oiseaux, en essayant tant bien que mal de garder le bateau sous ses mats...    Le froid continue à mordre et deux petites soupes brûlantes sont enfin les bienvenues, suivies de deux petites bières glacées pour célébrer l'évenement, suivies de deux petites soupes brûlantes pour nous réchauffer, suivies de deux bières glacées, suivies de deux soupes brûlantes, suivies de deux bières glacées, suivies de deux soupes, suivies de deux bières, suivies de ... je ne sais plus ... probablement quelques histoires et des chansons...
Dans la soirée Hiro vient mouiller au quai de Port-Vendres. Manœuvre de haut-vol de Pierre, dans le clapot et les rafales de Sud-Est qui recommencent à siffler. Dans l'indifférence générale, à part pour le Crossmed que nous remercions de son soutien actif, les héros extra-terrestres débarquent avec difficulté, pour se payer un steak frites et une bonne bouteille.
Philippe qui n'avait pas bougé de sa couchette depuis vingt-quatre heures, prend directement une chambre à l'hôtel. Il passera à bord le lendemain, pour récupérer ses affaires et déclarer modestement : "finalement la mer, je crois que c'est pas pour moi !" Eric nous racontera comment, saisi d'une remontée stomacale pressente, Philippe eut la bonne idée d’ouvrir et d’utiliser directement le hublot de coque de sa cabine, et comment une vague inopportune et refoulante l'a proprement douché et fortement contrarié!    
Pour l'heure il s'agit de convaincre notre skipper de changer d'avis et de "continuer la voile". Avec un bon repas puis l'arrivée de sa belle Isabelle qui lui apporte le réconfort et les haubans de rechange, sa bonne nature relance la roue  dans le bon sens.    
Nous réparons vite, mais pendant quatre jours le vent va souffler trop fort pour envisager de repartir. Tous les jours la météo nous promet du Sud-Est, entre force 8 et 11. La Mer est montée à l'assaut du port, très ouvert dans cette direction. Un joli clapot submerge les quais et les grands chalutiers de haute mer sont mouillés en travers du bassin, "pour sauver la ville"!
Alors en attendant, vous faites calmement la fête, avec la réserve d'usage pour les plus de 4000 milles qui vous restent à parcourir sur la Mer.
Et puis un beau jour le vent tourne enfin, Hiro repartira donc vers son destin, en début d'après midi. Evidemment le skipper a du sortir sa bouteille d'air et plonger pour dégager l'ancre, coincée sous la chaîne-mère du port. Tu m'étonnes qu'on tenait bien, et même tous les bateaux voisins s'accrochaient à nous!    
Adieu Port-Vendres et merci. Une petite nav superbe nous attend, vent du Nord médium, couchers de soleil de démonstration, visibilité "laser" sur les Baléares qui défilent au large, pleine forme, la vie se refait une beauté.    
Et puis tranquillement le vent refuse, tourne à l'Ouest, puis au Sud-Ouest, et forcit, reforcit, et force dix de der. Et tout aussi tranquillement nous voici sous tourmentin et trois ris, luttant pour progresser dans l'abri relatif de la rade d'Alicante. Et un peu moins tranquillement, voici le tourmentin qui explose en lambeaux sous les rafales... Et Pierre qui décide d'arrêter tout!
Et vous voici amarrés au superbe Real Club Nautico de Alicante, à attendre que la dépression s'éloigne, en écumant les bodégas nouvelles de la vieille ville libérée somme toute assez récemment du franquisme, avec la force tirée de deux belles brafougnes, et la retenue suggérée par 3700 milles entre vous et vos Antilles.
Les tapas et quelques bottes secrètes locales sauront regonfler le skipper, et dès quatre jours plus tard, nous décidons de forcer le passage, dans une accalmie relative.    
Et bien sûr, rapidement trente nœuds de vent se retrouvent dans l'axe de notre route, accompagnés de leur petite mer cendrée. Hiro malmené tire des bords carrés, atteint et dépasse les limites de résistance de son inter,  désolidarise ses réservoirs de gazole de la coque, et nous pète une durite de refroidissement moteur, pour l'essentiel...    
Escale forcée à Cartagena où le cercle infernal reprend : réparations-bateau, soutiens-skipper, détente-équipage, la routine s'installe. Sauf que Cartagena est un port militaire, ce qui lui confère une certaine rigueur, parfois contraignante pour le marin en bordée, mais nous échapperons encore une fois à la maréchaussée.
La vie se tient pour l'instant un peu à carreau, évitant ainsi de se faire interroger.

Et les militaires ne sachant nous retenir plus longtemps que nos quatre jours de rigueur, nous repartons à la première ouverture, prêts à tout pour atteindre notre but lointain. Après référendum à bord, nous embarquons des bateau-stoppeurs en direction de Gibraltar, deux "Sudacas": Tito l'argentin et Fernando l'urugayen, chaperonnés par Vishnou, leur gros chien noir bien gentil mais un peu stupide. Et le temps nous gâte, pour passer le cap du même nom : conditions anticycloniques, vent portant, presque tiède, soleil et mer plate.
La vie monte d'ailleurs se faire bronzer sur le bout-dehors et vous constatez qu'elle a retrouvé du chien, et que son charme n'a pas perdu un poil à vos yeux.
Pour la suite, le programme s'établit ainsi : escale de quelques heures à Marbella, pour retirer un mandat de l'agence de location, (qui doit déjà nous attendre à la poste), puis nous fonçons à Gibraltar chercher une voile d'avant solide et efficace, pour la traversée et l'hiver aux Antilles, et grand départ aussi vite que possible.    
Entre chien et loup, dix-sept jours après notre départ de Marseille, nous atterrissons sur Marbella. Moteur au ralenti, tout est calme sur l'eau. Salut propret aux douaniers, qui battent paisiblement le pavé, mitraillette sur la hanche, sous le phare au pied de la ville. Nous sommes éblouis et fascinés par les lumières, les bruits et le flamenco des nombreuses guinguettes du port. C'est le choc habituel, après plusieurs jours de mer.    
Comme dans toutes les marinas espagnoles sérieuses, un préposé nous indique aussitôt une bonne place pour la nuit. Nous manœuvrons pour nous mettre "cul à quai", selon l'usage en Méditerranée, en faisant pivoter le bateau grâce au pas de l'hélice. Marche avant, marche arrière, marche avant, marche arrière, les quinze mètres de coque tournent doucement. Marche avant, marche arrière, marche avant, marche ... avant, marche avant, marche avant ?!?    
L'inverseur hydraulique reste fermement bloqué en avant, et voilà notre petite trentaine de tonnes lancée à petite vitesse en direction du fond du port, ... trop étroit pour faire demi-tour, ... "mouille !"... je libère l'ancre illico, mais évidemment une grosse manille rajoutée à Marseille se bloque dans le barbotin du guindeau, et nous continuons d'avancer.
Hiro va faire un carton dans tous ces jolis petits bateaux au bout du quai ... Enfin non, à coups de masse je débloque le problème et nous voilà mouillés au milieu du chenal, ...ouf, adrénaline nous en ressert un petit !

Immédiatement notre agent portuaire sur le quai, qui n'apprécie pas ce bouchon dans son domaine, se met à vociférer dans sa langue natale quelque chose comme : "Ancla, ancla !". Soulagés mais bien conscients du dérangement créé par notre affaire, nous l'assurons tant bien que mal de notre désir partagé de remonter cette ancre, mais aussi de notre besoin préalable d'être reliés à terre par une amarre quelconque : "problemo al motor, necessito una liña primero..."    
Il a compris quand même et quelques instants plus tard nous distinguons un youyou qui sort de la zone d'ombre du quai et progresse vers nous. Il vient prendre l'extrémité de notre amarre, exécute un demi-tour parfait d'un coup de rame expérimenté et s'enfonce à nouveau dans l'obscurité. Nous filons la ligne à mesure qu'il s'éloigne. Et, bien qu'éblouis par les lumières de la ville en arrière plan, nous le distinguons arriver à terre.    
"C'est bon, tirez doucement !" nous crie-il dans la langue de Don Quichotte, et nous reprenons lentement le mou du cordage.     
"- Tirez !!
- Ok, ok    
- Mais tirez bon sang !!
- Mais on tire, non ?    
- Tiiirrez nom de Dieu, @#*§ !!!    
- @#*§ de #°§#@, mais on tiiirrre pourtant ?!? "    
Suit un échange sonore et coloré de quelques jurons sympathiques et convaincants, chacun dans sa langue maternelle.    
Quand même il y a un problème, et je demande aux Sudacas, qui parlent aussi l'espagnol d'essayer de comprendre...     
Et voilà : arrivé au quai, notre ami a demandé de lui laisser encore un peu de mou, et nous avons compris de reprendre le mou ! Bref, il était dans sa barque, le  cordage entre les dents, à ramer comme un fou pendant qu'on tirait comme des ânes pour le ramener à bord. Plus il gueulait, plus on tirait, en toute bonne foi !...    
Evidemment nous sommes morts de rire, et lui complètement furieux, il disparaît jusqu'au lendemain, où nous échangerons des excuses en rigolant du tableau !    
Bon, Hiro touche finalement le quai, le spectacle est terminé et tout le monde va se coucher de bonne heure, sans vraiment céder aux tentations d’une nouvelle fête hibérique. Parce que demain il faudra voir cet inverseur.
Il y a déjà trop longtemps que vous êtes parti, vous n'avez de toute façon plus d'états d'âme...

Le lendemain matin, évidemment aucune trace de notre mandat à la poste, et l'agence à Paris ne répond pas. Merci "monsieur" le directeur, éternelle incompatibilité entre la mer et l'administration !    Ameutés par les agents du port et nos deux Sudacas, tous les spécialistes plus ou moins donneurs de conseils de la ville se retrouvent à bord et nous réparent une dizaine d'inverseurs chacun. Humbles mais désargentés nous décidons d'attaquer la chose par nous-même, sous la direction éclairée de Bracquetuit et de son passé lointain de mécanicien agricole.    
Les vérifications d'usage ne nous apprennent rien, il faut donc sortir la bête de son repaire et lui ouvrir le ventre. Débrancher les commandes et les alimentations, électricité, gazole, refroidissement, désaccoupler l'arbre d'hélice, le moteur, et hop, à travers un capot de pont nous extirpons péniblement le malade, grâce au palan d'écoute de grand-voile. La table du carré fait office de table d'opération, le vernis est protégé par des lambeaux du tourmentin pliés en quatre.    
Face à cette masse compacte et énigmatique, inspirés par la muse des mécaniciens amateurs, nous décidons de "creuser" en commençant par le côté moteur. Et grand bien nous a pris, car après une progression d'une quinzaine de centimètres en quelques heures, sans outils spécialisés, victoire ! Nous découvrons un orifice obstrué et une courte réflexion nous amène à conclure qu'il s'agit bien du circuit que doit nécessairement emprunter l'huile hydraulique, pour engager la marche arrière.    
Rapidement, le problème est débouché et nous remontons la vingtaine de pièces diverses, bagues, clips et rondelles soigneusement numérotés et stockés dans l'ordre de démontage. Des vrais pros !
Palan d'écoute, redescente dans la cale, accouplement au bloc moteur, à l'arbre d'hélice, rebrancher le refroidissement, le gazole, l'électricité, les commandes, etc.     
Démarrage, brroum, brroum, impeccable, levier d'inverseur : marche avant ... marche avant !? marche avant ! Aucun changement.
Grosse incompréhension et déception assortie. Finalement vous êtes bien loin du pro !
Le lendemain le courage nous tombe dessus au réveil et nous remettons ça : débrancher les commandes, électricité, gazole, refroidissement, désaccoupler l'arbre d'hélice, le moteur, et hop, extirper soigneusement cet inverseur toujours malade grâce au palan d'écoute de grand-voile. Le tourmentin sur la table, doucement, doucement, poser, et nous voici prêts pour une nouvelle plongée dans le monde fascinant de l'hydraulique marine. Après un regard pour imposer le silence à la muse, nous pénétrons cette fois par l'autre côté. Et bien sûr une quinzaine de  centimètres plus loin, nous découvrons enfin la vraie raison du blocage : une bague s'est mise en travers et gêne le bon fonctionnement du levier.     La bête ne peut plus nous échapper à présent ! Nous reconstruisons la machine en bon ordre, et refermons la boite. Palan d'écoute, redescente dans la cale, accouplement au bloc moteur, puis à l'arbre d'hélice, rebrancher enfin les circuits de refroidissement, de gazole, l'électricité, les commandes, etc, la routine quoi, presque les yeux fermés !     
Démarrage, brroum, brroum, impeccable, levier d'inverseur : marche avant ... marche avant  !!!???? marche avant !
Toujours aucun changement.
Cette petite fantaisie récalcitrante commence à vous chatouiller l'amour-propre et vous décidez de rejouer ça immédiatement après le déjeuner. Vous ne prenez d'ailleurs pas d'apéro, merci.
Une allumette entre les dents, tout en sifflotant l'air de rien, débrancher les commandes, électricité, gazole, refroidissement, désaccoupler l'arbre d'hélice, le moteur, et hop, extirper tranquillement l'objet infernal grâce au palan d'écoute de grand-voile. Tourmentin sur la table, gestes sûrs, poser. Et les cinquante centimètres de métal travaillé s'offrent à nouveau à nos mains expertes. Il ne reste à explorer qu'un boîtier de vingt centimètres, blotti au cœur de cet enfer. En quelques passes habiles nous sommes face au dernier disque gardant l'accès à ce tabernacle secret. Fébriles tel l'égyptologue moyen pénétrant pour la première fois dans la chambre du roi, nous ouvrons délicatement ... pour tomber nez à nez avec un gros bloc de limaille de fer, là où devrait se trouver soigneusement alignée au dixième de millimètre toute une série de pignons, axes, roues dentées et autres "satellites"...     
Explosé, pulvérisé, détruit, irréparable !
Très las, vous restez à bord pendant que la vie fait la fête en ville, avec des copains d'un soir.
Évidemment le lendemain il pleut sur notre misère. C'est lundi, mais toujours aucune nouvelle de notre mandat à la poste. Le patron de l'agence est parti aux Antilles et la secrétaire n'a reçu aucune instruction nous concernant. Encore merci !    
Le moral du skipper plie sous tant d'adversité, il décide de jeter l'éponge définitivement. Démission, déménagement de tout son barda, location d'une voiture et il démarre en trombe direction la France en me laissant les clefs du bateau avec ces mots : "Si tu veux tu continues, moi j'arrête."
Et me voici au pied du mur, avec un yacht franchement mal en point, un équipage sans expérience et encore 3500 milles d'océan. Pierre est parti avec tout son matériel de navigation, il ne reste à bord qu'un routier de l'Atlantique, une gomme en très bon état, un loch qui a besoin d'être sérieusement étalonné et une Vhf de base. Plus de jumelles, baromètre, compas de relèvement, ni de sextant et je ne sais pas vraiment m'en servir, de toute façon...
Bon, le bateau affaibli, le gréement fragile, les voiles en ruine, l'inverseur cassé, l'argent absent, la traversée, la responsabilité, les innocents, le passé difficile depuis Marseille et le manque d'expérience à venir, vous préférer réfléchir un moment au calme.
Et bien sûr la mariée est largement assez belle, je saute donc sur l'occasion à pieds joints et décide de prendre en charge la suite de cette odyssée. On est pas tous les jours non plus aux portes de Gibraltar, avec un grand ketch offert sous ses petites bottes personnelles.    
Dès le retour du patron de l'agence, je m'accorde avec lui sur les besoins de Hiro et les conditions de l'équipage et du nouveau skipper pour réussir à faire voguer cette galère.    
Comme Pierre au départ de Marseille, j'ai besoin d'aide. J'appelle du renfort en France. Mon copain Sylvain accepte vite l'aventure. Peu navigué mais solide et débrouillard, j'ai confiance en lui. Il me rejoint avec Etienne, un ami moniteur de voile à ses heures, et mes quelques instruments de navigation personnels. Il a même trouvé un sextant et des tables de calcul.    
Paris contacte le chantier qui a révisé l'inverseur, exige et négocie le dépannage sur place et sous garantie. Juste en face de l'Afrique et de tous ses trafics, le port de Marbella est très surveillé, et Bernard, le mécanicien de Marseille, provoque une petite émeute douanière en arrivant au bout de la digue avec un inverseur neuf, couvert de scellés bizarres, à l'arrière de son break. Il a pour mission de réparer par tous les moyens locaux et de n'utiliser la pièce neuve qu'en toute dernière extrémité.    
Un jour suivant, notre belle andalouse de postière éclaire franchement son sourire, car un peu d'argent nous attend enfin.
C'est la moitié de la somme promise par Paris, mais nous pouvons maintenant relancer le jeu ...    
Une vérification majeure du bateau s'impose, de la quille à la tête de mat, pour tout ce qui concerne navigation et sécurité. La liste prend deux pages sur le livre de bord et s'allonge à mesure que les premiers points sont contrôlés.
Resserrer les boulons de quille, fourrer les barres de flèches avec moquette et chambre à air, recharger les extincteurs, remettre en état les feux de navigation, installer des cales-pieds pour le barreur et des systèmes de blocages aux portes de placards, rien n'y échappe. Du nettoyage sérieux des fonds au remplacement des vis de rail d'artimon, en passant par le réglage du mat, l'éclairage du compas, les cliquets de winch, la pharmacie et l'étanchéité des jolis capots à l'ancienne...    
Je n'hésite pas à percer les vaigrages pour atteindre la coque et déboulonner les cadènes de haubans. Sur tribord elles montrent des microfissures douteuses. Une plaque triangulaire est soudée en bout d'un plat d'inox chinois et des efforts importants passent par ce point. Un coup de meuleuse révèle que le soudeur taiwanais n'avait pas pris le temps de nettoyer le "laitier", l'oxydation due à la soudure, entre ses passes. Sur huit millimètres d'épaisseur théorique, il n'en reste que trois de métal sain !    
Une navigation tribord amure dans ce coup de vent du Golfe du Lion, et le mat n'avait probablement aucune chance !
Et vous remerciez d'ailleurs humblement Eole, de vous avoir envoyé cette tempête depuis le Sud-Est.
Fébrile l'activité à bord, mais le temps s'écoule tranquillement sur la Costa del Sol. J'écume agréablement la campagne alentour avec le mécanicien à la recherche de pièces d'occasion pour son inverseur, et d'un inter solide pour le triangle avant. La carte de crédit, que ma banque a finalement réussi à me faire parvenir, ne produit que deux mille francs par semaine, et notre budget quotidien est un peu serré. Mais l'expérience des deux routards sudacas et les efforts de chacun font que la vie reste vraiment royale. Nous donnons même régulièrement de charmantes réceptions à bord, qui commencent à être courues, au grand dam des douaniers, fort perturbés par cette activité au bout de leur jetée !    
Nous faisons un peu partie du paysage local, des amitiés se nouent, un vieux pêcheur nous offre son bateau si nous acceptons de nous installer ici... Noël approche et nous envisageons même assez sérieusement de prendre un petit restaurant en gérance pour les fêtes.
Mais la vie commence à jouer un peu trop sur deux tableaux, et il va falloir qu'elle se décide bientôt : les vagues ou les castagnettes ?

A force de s'intéresser à tout, on finit par découvrir notre fameuse voie d'eau. Le puits à chaîne, situé dans un petit cockpit à l'étrave, n'est pas étanche à l'intérieur. A la gîte, les dallots mal placés ne peuvent évacuer correctement toute l'eau, et au près par mer forte cette baignoire reste pleine en permanence. Sans le couvercle de l'écubier, qui avait du sauter sur une vague, la mer s'est fait une joie de s'engouffrer en continu toute la nuit, par ce robinet de dix centimètre de diamètre. A la découverte de la "voie d'eau", nous étions en fuite au moteur, ce cockpit était relativement sec et l'eau ne rentrait plus, d'où l'impossibilité de comprendre...
Sur un plan plus spirituel, nous débusquons enfin la cause de tous nos malheurs : une figurine en caoutchouc d'un cousin du lièvre, l'animal aux longues oreilles interdit de séjour sur les voiliers honnêtes, se cachait depuis le départ au tréfonds d'un tiroir. Nous l'immolons sur le quai, sommairement et sans procès, par le fer et le feu. Dans un élan de purification inquisitoire proche de la chasse aux sorcières, je découpe soigneusement toutes les images et recettes concernant ce rongeur, dans les nombreux livres de cuisine du bord...
Ma main en tremble encore de rage !    
La liste des travaux s'amenuise et je peux m'intéresser au sextant. Le nôtre est un appareil en plastique, acheté d'occasion par un ami. Il partait traverser le Sahara, d'Est en Ouest, et voulait une ultime bouée de secours, en cas d'égarement total.    
Quand j'ouvre le coffret pour la première fois, il contient un bloc de sable compact ! Mais quelques fouilles délicates me permettent de dégager cet instrument optique de précision ...!
Des semaines plus tard je trouverais encore des grains de sable saharien dans la boite. En attendant, avec de nombreux essais sur la digue, j'arrive à sortir de l'appareil des latitudes méridiennes pas trop ridicules. J'échafaude aussi, par tâtonnements, une méthode de calcul personnelle pour la longitude. Le doute reste embusqué derrière les chiffres, mais après tout, Christophe Colomb n'avait pas de sextant et il a bien traversé quand même, non ?
Je finis par m'impatienter auprès de Bernard qui cherche toujours vainement ses pièces de rechange. Une discussion devient houleuse et restera dans les mémoires des douaniers alentours, mais il installe finalement l'inverseur flambant neuf dans la cale.
Avec lui, curieusement, ça marche-avant-marche-arrière à nouveau sans problèmes!
Un dernier élément capital nous manque toujours : un génois. Je finis par en débusquer un très convenable, mais l'argent nous fait encore défaut. Même en économisant fort sur l'avitaillement, il faudra malgré tout payer le port, soit plus d'un mois de stationnement.    
Le vendeur de la voile rentre en Angleterre pour les fêtes, et ne peut attendre la manne hebdomadaire de mon distributeur de billets. Dans un dernier élan je lui demande de passer à bord le jour de son départ, au cas où. Et justement un petit miracle de Noël nous tombe dessus : une enveloppe, trouvée dans une poubelle, nous offre une grosse poignée de pesetas. Personne ne semble les réclamer et ça fait juste le compte pour notre inter, quasiment au franc près !
Notre anglais s'empare de tout et me redonne un billet pour "acheter deux bouteilles pour Noël" !
On dirait que la chance a sérieusement tourné et vous ne manquerez pas de remercier votre bonne étoile, dès que vous serez seul avec elle ...
Encore quelques essais et vérifications, oublier doutes et interrogations, faire nos adieux à Bracquetuit que son patron réclame impatiemment. Enfin, ultime soirée avec un mémorable "churasco", le barbecue des argentins, sur notre quai avec nos douaniers, et les derniers joueurs de guitare quittent le bord vers minuit, le 23 Décembre. La météo s'annonce favorable et le capitaine du port et son expérience m'ont assurés d'une nuit tranquille sur le détroit.    
Pas le moment de tenter les démons, en partant un vendredi.
C'est donc vers 1 heure du matin, le samedi 24 Décembre, que nous larguons vraiment les amarres. L'estomac et le cœur serrent un peu, mais nous restons bien sanglés dans nos certitudes de connaître notre bateau sur le bout des doigts, et de pouvoir affronter les aléas avec un peu plus de brio.
Ému comme le roi mage moyen, poussé par un gentil souffle méditerranéen, Hiro se faufile entre les lumières de l'Europe et celles de l'Afrique. Hercule s'est absenté mais ses colonnes balisent toujours la voie. Nous naviguons maintenant sur une échelle planétaire, parmi un défilé de cargos venus du bout du monde...    
Les éclats du feu du cap Spartel disparaissent dans le jour naissant, et la houle plus longue et régulière, du genre venu de très loin, nous assure d'avoir bien changé de plan d'eau.
Une offrande s'impose et vous ouvrez une de vos deux précieuses bouteilles de "Sang de Toro", moitié pour Eole et Neptune, moitié pour Hiro et moitié pour l'équipage !    
La deuxième coulera à flots pour le réveillon du soir, partagée entre le Père Noël, l'Enfant Jésus, toutes les étoiles du ciel et l'équipage qui n'en rate pas une, évidemment !

Nous gardons de l'Ouest dans notre Sud pour rester bien au large de cette côte marocaine peu hospitalière, et je navigue avec plus de confiance dans l'estime que dans mon point astro, qui tombe toujours entre trois et trente milles autour...    
Les alizés portugais nous trouvent rapidement. Sous voilure réduite, Hiro descend joyeusement les vagues, dans un grand frais de Nord, malgré l'inquiétude un peu viscérale du capitaine, qui perd évidemment le sommeil à chaque coup de barre. Il est clair que tous les craquements, grincements, claquements, couinements et autres sifflements résonnent plus fort quand on est le maître à bord !    
Un empannage incontrôlé, la retenue de bôme qui casse, et l'écoute qui malmène son rail et arrache le capot du carré, me décident à calmer radicalement le jeu. Donc sous le petit torchon de la trinquette seule, ou bien même à sec de toile, j'organise un cours de barre, avec pour objectifs pédagogiques principaux la présentation correcte de la coque aux déferlantes méchantes, le maintien du bateau sous ses mâts et accessoirement la tenue d’un cap convenable.    
Une trentaine d'heure de cette petite fuite tranquille, et le beau temps revient sur un équipage amariné et soudé, qui apprécie de plus en plus le portant. L'ambiance du bord est restée à la fête depuis Marbella et ce petit coup de vent ensoleillé nous a mis un certain baume au cœur.
Venue de nulle part mais d'où ?, il y a toujours un peu d'eau dans les fonds et les batteries se rechargent mal, mais rien ne nous empêche de trouver Lanzarotte, après quatre jours de navigation et six nœuds de moyenne. Trente milles d'écart sur l'estime et vingt sur le sextant, c'est pas trop inquiétant, vu les paramètres en présence.    
Encore deux petites journées de vent faiblissant, et nous arrivons dans la nuit devant Puerto Rico, au Sud de Gran Canaria, le 30 Décembre. Calme plat, mais il vaut mieux attendre le jour pour entrer dans ce port inconnu. Je m'entraine à manœuvrer au moteur, au large, histoire d'apprendre un peu les réactions de l'hélice en marche arrière.
La dernière entrée du bateau dans un port, à Marbella, restant un souvenir moyen, autant mettre un peu d'atouts dans votre jeu, non ?
Le soleil va se lever derrière la montagne noire quand l'ancre touche le fond, et nous reculons comme des rois, pour venir nous mettre à quai avec précision, dans le silence et la paix. Merci pour tout !    

 

Les derniers commentaires :

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ALLEWIND

Je prendrais le temps de lire le chap2 tranquille

lundi 12 septembre 2016 20:22
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ALLEWIND

Wouaou!
Quel récit
merci
merci
merci

lundi 12 septembre 2016 12:57
Image
gatsby

Une image d'un Formosa 51

dimanche 24 mai 2015 23:49
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