C'était au large de Bastia

Vous avez dit  "tempête"

Au large de Bastia

Je n'oublierai jamais ma première, j'espère la dernière tempête, vécue au large de Bastia. C'était il y a 13 ans, en septembre 2001, avec une équipe « d'avaleurs de Milles », candidats au permis mer.

Partant du mouillage de Tamarone près du Cap Corse, nous faisons route au sud, par la côte Est. La météo annonce un vent d'Est dominant force 3, pas de BMS en cours.

Tout à coup, à 2-3 milles devant nous, une barre blanche! Le vent d'Ouest - venant de la montagne - se lève. Nous prenons 3 ris, la voile d'artimon est affalée. L'anémomètre monte en quelques minutes de 10 à 30 nœuds. La barre blanche se rapproche avec un bruit de grondement infernal. La mer se creuse, les vagues de 2-3 mètres sont courtes - nous sommes près de la côte, à environ 2 milles au large de Bastia. Le vent forcit encore. Le moteur mis, je demande à Bernard, le second, de mettre en place le tourmentin, ce qu'il fait en quelques minutes en excellent équipier et navigateur!

L'anémomètre en bout de course

A présent, le vent est établi à 50, puis 65 nœuds. Sous les rafales, l'aiguille de l'anémomètre est bloquée tout en bas du cadran – elle ne peut aller plus loin, soit environ 80 nœuds ! Vent de travers, nous avons de la peine à tenir notre cap. Que faire? Il faut prendre une décision. Se mettre en fuite et arriver sur Elbe qui se trouve à 35 milles, de nuit, avec une mer forte au large? Ou, "tirer des bords" sur 2 milles pour se mettre à l'abri à Bastia ?

Je décide de mettre le cap sur Bastia. Au tourmentin seul et, afin de pouvoir passer à travers les plus grosses rafales et vagues, le moteur est poussée à 3000 tours. Le bateau est stabilisé, nous arrivons à faire route en "tirant des bords". Je suis à la barre, Bernard aux écoutes du tourmentin. Devant nous, la mer est blanche. Nous surveillons les vagues et embruns qui nous arrivent dessus avec une force terrible. Les lames blanches déferlent et passent en nous fouettant méchamment.

Des bottes plus qu'utiles!

Le restant de l'équipage est enfermé dans le carré. De temps en temps, l'un d'eux ouvre le roof, panneau de la descente: "Vous devriez entendre les bruits, grincements et craquements, est-ce que… ça tiendra  le coup?" Je parle au bateau: "Allez, tiens bon! " Je prie "LE Dieu » de service…

Aller au WC ? Exclu! Il  ne faut pas y penser. Donc, il y a les bottes!

Chaque virement de bord est calculé et demande une grande concentration pour passer entre deux déferlantes, suivi d'un "ouf" de soulagement et satisfaction complice avec mon second. On avance lentement, mais on avance!

Deux milles et deux heures plus tard… nous arrivons à l'entrée du port.

Il s’agit maintenant d’effectuer des manœuvres d'amarrage avec plus de 40 nœuds de vent à l'intérieur du port, et - pourvu qu'il y ait une place, si possible face au vent…!

Merci, la Capitainerie!

Non pas sans peine, nous tournons en rond dans le petit avant-port et préparons amarres et pare battages. Puis, surprise: pas une, mais deux annexes viennent à notre rencontre! C'est la capitainerie qui (me dira-t-elle plus tard), nous a aperçus déjà lorsque nous étions au large et qui vient nous proposer leur aide.

Plus tard, toute l'équipe est assise autour d'un "Casa" au bistrot du port. On raconte, les images défilent dans notre esprit… on exprime ce qu'on a ressenti. Des gens qui nous ont suivis depuis la jetée près du phare, posent des questions, nous dévisagent…Nous sourions – même moi, malgré mon visage écarlate et enflé par les embruns!

J’ai parcouru des milliers de Milles entre l’Italie, la Turquie, la Tunisie, la Croatie, la Grèce, en Sardaigne - et en Corse. J’ai navigué en moyenne six mois par an, les hivers passés soit aux Antilles, ou en Méditerranée., en Corse, en Turquie...

Eh oui, la Méditerranée! Aujourd’hui, lorsqu’un candidat au permis mer me dit : « J’ai fait une croisière en Manche ; il y avait 50 nœuds de vent -  et des creux de 10 m ! Je viens pour faire des Milles dans une mer « pour touristes »…

Le vent se lève, 20, 30 nœuds ; la mer se forme,  2-3 mètres de creux. Et, qui vois-je, m’annonçant avec un visage vert : Ah non, j’abandonne ! Ce n’est pas pour moi !

Ou d’autres encore : « Que j’aimerais donc avoir une tempête – juste pour voir ! »

Je ne réponds plus. Car, il n’y a pas vraiment des mots pour décrire et transmettre ce qu’on a vécu !

PS: Le voilier était un Amphora Ketch!

Les derniers commentaires :

Haig_et_2010_027
AQUILON - 964

Merci pour ce récit que je ressens comme très émouvant... A tout ceux qui projettent d'aller au Portugal, je me permets de les mettre en garde contre l'anticyclone qui se coince sur les Îles Britanniques et qui génère un courant de NE sur La Corogne. J'y suis resté avec un Victorian (Wauquiez) 5 jours sous tourmentin...! en voulant rentrer sur Lorient.

mardi 31 mars 2015 14:29
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1
UGO

J'étais au mouillage à Saint Florent quand en prenant les Gribs complet de Gibraltar j'ai vu un gros coup d'W arriver, je suis vite parti me mettre à l'abri à Maccinnagio ou Effectivement le Mouillage est sur, en 2010 j'y ai subit 50nd de vent mis 50 m de chaîne , j'étais au maxi sur bâbord à environ 50 m de l'entrée du port sur fond de 5/6m, les bateaux remontaient au loof sur la chaîne dans les rafales, ce jour la il y avait eu beaucoup de casse à Solenzara , et Bastia. Bien sur veille toute la nuit à tour de rôle. La pluspart des bateaux qui étaient mouillés plus sur Tribord côté falaise, ont dérapé.

jeudi 15 mai 2014 13:34
Nb
3
nascia

Je comprends mal comment on peut juger d'une situation où on n'était pas.... Et encore moins ce qu'il aurait fallu faire à la place du skipper. Quelle que soit l'expérience. Jean, on sait tous que tu es un grand marin, avec beaucoup de milles au compteur sur ton first 30 et je m'étonne de tes remarques, à ce titre. A l'évidence, Erica n'est pas un débutant. Il nous relate un "moment de mer", désagréable et même effrayant, dont il s'est bien sorti. Je n'ai que très peu d'expérience pour ce qui me concerne, juste assez pour penser que justement qu''il n y a pas vraiment de règle. Si la mer était mathématique, ça se saurait. Tout comme la météo. C'est une approche scientifique, tout au plus. Or la Méditerranée peut être parfois imprévisible, ce n'est pas une légende. Et très violente. Mais surtout je pense qu'on ne peut jamais vraiment connaître la situation, la préparation du bateau, le skipper, l'équipage, le caillou dans la chaussures, le rosé de la veille qui passe pas bien et le troisième laron qui a la frousse. Que sais-je encore?!! Les plus grands marins sont des débutants alors... Pourquoi pas... Personne n'est à l'abri d'une méprise, d'une erreur.. Ce n'est pas le cas en l'espèce. Il s'agit d'un témoignage, d'une histoire. Comparativement je n'ai plus rien à dire en ce cas. Pourtant sans me retrouver dans un 9 beaufort, j'ai déjà bien flippé. Mais moi, je suis débutant donc bon... J'apprend grâce à vous et vos histoires et je vous en remercie. Le truc ce n'est pas l'humilité, l'héroisme ou quoi, c'est factuel. C'est simple. Simple c'est pas simpliste. Et c'est ça le traquenard en mer je pense. Les causes à effets sont tellement exponentielles sur un voilier, c'est parfois hallucinant... Le diable est dans le détail.
Enfin voilà, du coup on sort du sujet. Moi je pose des questions, parce que je voudrai en savoir plus de ce genre de situation, spa Erica?

samedi 29 mars 2014 19:44
Missing
(Toto 24)

Le cap corse est special , d ailleurs il est relativement peu fréquente par rapport au reste de l'ile.
Nous sommes restes bloques 15 jours environ il y a 10 ans alors que 30 miles plus bas il n y avait rien ou presque

jeudi 27 mars 2014 21:45
Dagget
3
Dagget

Merci erica pour ce récit qui, avec humilité, 13 ans plus tard, permet de bien ressentir l'atmosphère de cette expérience.

Je précise au ronchon de service que l'humilité n'est pas une preuve de faiblesse ou une tare........

jeudi 27 mars 2014 20:41
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